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COVID19 – Le champ sémantique du coronavirus ou la métaphore guerrière

Anne Catherine HIVERT

Depuis l’arrivée du Covid-19 en France, notre vocabulaire s’est quelque peu enrichi.

Personne n’ignore aujourd’hui ce que signifient les mots « coronavirus », « comorbidités », « incubation », « chloroquine », « pandémie », « cluster » ou encore « déconfinement ».

Mais, la crise sanitaire actuelle a été aussi l’occasion pour l’exécutif et les médias de développer une rhétorique guerrière tout à fait singulière.

Petit florilège des expressions entendues :

  • Lors de son allocution télévisuelle du 16 mars 2020, le Président de la République a dit que « nous étions en guerre », que « l’ennemi [était] là, invisible, insaisissable » et que cela requérait une « mobilisation générale ».
  • Relayant cette métaphore toute militaire, la plupart des médias évoquèrent, pêle-mêle, le « front » du Covid-19 et les travailleurs qui se sont trouvés en « seconde ligne » (par opposition aux « planqués » de « l’arrière » qui notamment télétravaillaient).
  • Et puis il y a ces « héros du quotidien », ces « héros ordinaires », dont on dresse régulièrement les portraits et à qui on rend hommage, parce qu’ils ont « participé à l’effort du pays ».

Or (et a priori) :

  • La guerre, c’est une lutte armée entre Etats ;
  • La mobilisation, c’est l’acte d’assembler des troupes et du matériel afin de préparer une guerre ;
  • Le front, c’est l’espace occupé par une troupe ;
  • L’arrière, c’est le territoire situé en dehors des zones de combat, dans un pays en guerre ;
  • La première ligne, c’est la position d’une troupe en avant des combats ;
  • Le héros, si l’on exclut d’emblée le « demi-dieu », c’est celui qui se distingue par ses exploits ou un courage extraordinaire (notamment dans le domaine des armes).

Est-il donc acceptable que ces mots soient utilisés pour décrire la crise sanitaire actuelle ?

Sémantiquement, la réponse est négative.

Les soignants n’ont pas occupé un « front », mais ont admirablement pris en charge les malades du Covid-19 dans des conditions souvent difficiles.

Les actions menées pour éradiquer le Covid-19 ne participent pas d’une « mobilisation générale ».

Les personnes qui ont télétravaillé n’étaient pas situés en dehors d’improbables zones de combat, mais respectaient la règle gouvernementale du confinement.

Les caissiers et les éboueurs n’ont pas réalisé d’exploits, mais ont fait leur travail, dont l’importance pour notre vie quotidienne a été, à juste raison, mise en perspective.

Des explications sont envisageables à cette rhétorique guerrière.

La première est celle que d’aucuns considéreront, à tort, comme la moins grave.

Elle réside dans la perte du sens des mots.

Comme l’indiquent Déborah BROSTEAUX et Juliette LAFOSSE, dans « Le Soir »[1], « nous nous sommes habitués à traiter la guerre comme quelque chose de flou et de confus, et c’est comme si nous assistions aujourd’hui à l’extrapolation de cette confusion qui se met à tourner en roue libre ».

Il faut, toutefois, bien admettre qu’il y a de l’indécence dans l’évocation de ce vocabulaire militaire.

Car la guerre, fondamentalement, ce sont cette « berceuse du chaos où le néant oscille »[2], ces deux « trous rouges au côté droit »[3].

La seconde explication, plus politique, réside dans la mise en œuvre d’une stratégie, consistant pour l’exécutif à « rasseoir » son pouvoir, alors que « s’abat sur lui la pression d’une opposition et d’une opinion publique qui juge [qu’il] a réagi trop tardivement »[4].

C’est convoquer l’histoire en référence implicite à Georges Clémenceau, qui d’ailleurs, de manière prophétique, avait dit qu’il suffisait « d’ajouter « militaire » à un mot pour lui faire perdre sa signification » …

Le Covid-19, en réalité, n’est pas une guerre, mais plus prosaïquement une crise sanitaire globale qu’il faut gérer, en utilisant un vocabulaire juste et approprié pour bien penser et prendre les mesures qui soient en adéquation et proportionnées à l’enjeu.

Gardons-nous, enfin, plus généralement, de faire perdre aux mots leur sens, car c’est aussi un peu de notre liberté que nous perdrions[5].

 

 

[1] Parution du 8 avril 2020

[2] Victor Hugo – Bêtise de la guerre

[3] Arthur Rimbaud – Le dormeur du val

[4] Interview de Jean PRUVOST, linguiste, et Florian SILNICKI, expert en communication de crise, dans un Le Figaro (article de Claire CONRUYT – publication le 26 mars 2020).

[5] Confucius.

 

Article rédigé par Maitre Yann BOISADAM